vendredi 6 novembre 2015

CULTURE ET SANTE


Cessons de privilégier l’économie sur la santé

Le Monde.fr |
Répartition régionale des troubles liés à l’alcool en médecine, chirurgie, obstétrique (MCO) : intoxication aiguë vs. syndrome de dépendance, France, 2011

Dans une société en difficulté, les risques insupportables, peu accessibles à des décisions politiques, prennent le pas sur les risques majeurs que nous pouvons réduire. La dérive prend alors la forme de décisions démagogiques dangereuses visant à donner l’impression d’une activité gouvernementale, ou d’une inertie témoignant d’une forme de désarroi décisionnel. Nous avons assisté récemment à un simulacre de résistance gouvernementale à l’achèvement du démantèlement de la loi Evin dans sa partie alcool, une modification à la marge de l’amendement parlementaire ayant été introduite lors de l’usage de l’article 49-3. Le Conseil constitutionnel n’a pas accepté ce texte inséré dans une loi sur la croissance alors que la mesure concerne la santé publique.

Cette mesure était une négation du sens des mots, des activités de promotion publicitaires étant déclarées comme ne relevant pas de cette pratique. De nouvelles tentatives auront lieu, elles seront des bons tests des priorités gouvernementales. Entre la croissance des revenus et la croissance de l’alcoolisation, il lui faudra choisir. Le vote du Sénat contre la mise en œuvre du « paquet neutre » a été une autre expression politique du refus de prendre en considération l’importance des dommages provoqués par le tabac. Les 200 morts quotidiennes attribuables à ce produit n’empêchent pas les sénateurs de dormir. Cette indifférence au malheur humain n’est pas une nouveauté, le Sénat a constamment lutté contre l’adoption de lois de santé publique contrariant des lobbys économiques.
Quand nous avions proposé les dispositions qui ont pris la forme de la loi Evin il y a 25 ans, le Sénat avait rejeté la totalité du projet de loi en première lecture. Le débat sur le paquet neutre a souvent dépassé les limites du ridicule, certains opposants mettant en avant son inutilité, alors que d’autres utilisaient l’argument des dommages économiques pour les débitants de tabac.

Insécurité routière

L’évolution de l’insécurité routière est facile à décrire. Nous avons bénéficié d’une réduction annuelle importante de la mortalité depuis les réformes de 2002. La tendance s’est inversée en 2014 et nous subissons cet accroissement depuis maintenant 20 mois. L’objectif gouvernemental de 2000 tués en 2020 sera inaccessible avec la politique actuelle. Elle associe la perte du fonctionnement interministériel, le refus des propositions faites par le comité des experts auprès du Conseil national de la sécurité routière et un désordre organisationnel qui est une honte pour la République. La moitié des infractions routières ne provoquent pas la perte de points prévue par la réglementation.
Défini il y a dix ans, le projet Cassiopée devait mettre de l’ordre dans les logiciels de la justice et faciliter la transmission des données entre les administrations concernées. Ses organisateurs auraient dû se méfier, Cassiopée était devenue le symbole de la vantardise. Les maladies accompagnant le surpoids et l’obésité constituent un problème majeur de santé publique. L’industrialisation de l’alimentation, couplée à des publicités irresponsables, contribue largement à développer ce risque. L’Union européenne fonctionne toujours sous l’influence des groupes de pression, avec un texte sur l’affichage des caractéristiques des produits alimentaires qui n’a que 165 745 caractères ! Il a été rédigé en 2011 et il sera applicable en 2016 sous une forme illisible.
La loi de santé publique en discussion prévoit qu’une présentation complémentaire sera possible, mais le texte européen indique que « les états membres ne peuvent ni adapter, ni conserver des mesures nationales sauf si le droit de l’Union l’autorise ». La liste peut être allongée. Les retards et les obstacles à l’indemnisation des victimes du Médiator sont un déni de reconnaissance des dysfonctionnements multiples qui ont permis le maintien de la commercialisation de ce produit, alors que les dangers liés à son usage et son faible intérêt thérapeutique étaient connus, ainsi que les dérives de son usage comme coupe-faim. Un colloque sur les problèmes non résolus concernant les risques liés à l’amiante s’est tenu au Sénat en avril dernier.

Amiante

La nécessité d’un fichier de la présence d’amiante dans les habitations pour assurer la protection des ouvriers travaillant sur des locaux amiantés a été rappelée. Cette mesure proposée dans le rapport sur l’amiante de 1998 a été ensuite reconnue comme utile dans deux rapports parlementaires. Elle n’est toujours pas mise en œuvre et elle n’est pas prévue dans la loi de santé publique en discussion. Un propriétaire peut demander des devis jusqu’à ce qu’il en obtienne un d’une entreprise qui ne lui demande pas l’expertise amiante et exécutera les travaux sans la protection indispensable. Au lieu de produire des lois incompréhensibles et ingérables (226 697 caractères pour la loi de santé publique en discussion) il faut adopter des mesures simples, facilement applicables, notamment en utilisant des bases de données existantes et de qualité.
Le fichier de l’imposition locale peut avoir une extension définie par la loi, recensant les facteurs de risque prévus dans les textes actuels. Elle éviterait les multiples démarches actuelles, permettant aux notaires, aux acheteurs potentiels et aux ouvriers travaillant sur une habitation d’obtenir immédiatement les renseignements indispensables. Les déficits de santé publique ont une motivation politique commune, la crainte de déplaire à une fraction de la population alors que les bénéfices attendus sont sans commune mesure avec leurs inconvénients. Les conséquences économiques sont souvent mises en avant dans des études partielles pour s’opposer à des décisions qui s’imposent.
Une actualisation du coût de l’alcool et du tabac en France vient d’être réalisée par l’économiste Pierre Kopp : 120 milliards d’euros pour chacune de ces drogues dont l’usage est légal, ce qui impose de ne pas faire n’importe quoi au niveau de leur promotion. Une conférence sur le climat va se tenir à Paris en décembre prochain. Un tiers de notre consommation de pétrole est utilisé pour le transport routier et nous savons que la vitesse optimale hors agglomération pour réduire la consommation d’une voiture est de 80 km/h. Dans le même temps, le gouvernement refuse la proposition d’abaisser à ce niveau la vitesse maximale sur les routes qui ne séparent pas les deux sens de circulation, alors que la moitié des accidents mortels sont observés sur ce type de voie hors agglomération. Nous savons que cette conférence sera un échec.
L’aggravation des dommages produits par le dérèglement climatique est une évidence et nous nous refusons à prendre des mesures immédiates. Il est tellement plus facile de prendre des engagements à 10 ou 15 ans au lieu de mettre en œuvre immédiatement une mesure comportant de multiples avantages. De telles situations expriment une dérive grave de notre fonctionnement politique. La procrastination et la complexité sont devenues des outils destructeurs. Privilégier des intérêts économiques très partiels, le court terme et des sondages effectués sans présentation des enjeux, est des comportements qui expriment un manque de courage dangereux pour la collectivité.
Gérard Dubois, Irène Frachon, Claude Got, Catherine Hill, Albert Hirsch et Chantal Perrichon, médecins.
CollectifAddictions

En Suisse, les jeunes femmes s’enivrent plus souvent

L’Office fédéral de la santé publique sonde la population sur sa consommation de tabac, d’alcool et de cannabis. Les excès occasionnels augmentent
Une personne sur quatre fume, une sur cinq boit trop d’alcool et 3% de la population consomme du cannabis, selon le Monitorage des addictions pour l’année 2014, publié ce lundi par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Réalisé chaque année depuis 2011 auprès de 11 000 personnes, ce sondage se penche sur l’usage de substances psychoactives en Suisse.

Deux fois plus d’ivresses ponctuelles chez les jeunes

La consommation excessive d’alcool a tendance à augmenter légèrement. Les jeunes entre 20 et 24 ans sont les plus concernés: près de 40% d’entre eux ont connu au moins une ivresse ponctuelle au cours du mois précédant le sondage, contre 18,8% de la population globale (à partir de quatre verres d’alcool en quelques heures pour les femmes, cinq pour les hommes).
L’abus occasionnel d’alcool augmente en particulier chez les femmes. Elles sont 12,7% à admettre au moins un excès récent, contre 9,4% en 2011.
Les experts de la prévention expliquent cette tendance par l’accessibilité de l’alcool sur le marché - le prix du vin et des spiritueux ayant baissé au cours des dernières décennies - et un marketing davantage ciblé sur la clientèle féminine. «La consommation d’alcool par les femmes est socialement mieux acceptée», souligne Corine Kibora, d'Addiction Suisse.
La part de buveurs chroniques (plus de deux verres par jour pour les femmes, quatre pour les hommes) reste stable en revanche, autour de 4% de la population. Ce sont surtout des personnes entre 65 et 74 ans (8,1%).
Ces résultats confirment un changement dans les modes de consommation, avec un déplacement vers un usage plus occasionnel, parfois en plus grande quantité. «C'est aussi le reflet d'un mode de vie axé sur la performance: on ne peut se permettre de boire beaucoup chaque jour, mais on lâche la pression en fin de semaine», souligne Corine Kibora.
Autre constat: les Romands ont une consommation plus risquée que les Alémaniques ou les Tessinois. Alors qu’en Suisse alémanique, l’excès d’alcool ponctuel touche 18% de la population et 11,5% au Tessin, ce taux grimpe à 22,8% dans les régions francophones.

La cigarette électronique en hausse

La cigarette électronique opère une percée: 14% des personnes sondées l’ont essayée au moins une fois, contre 6,7% en 2011. La plupart ont entre 15 et 25 ans et utilisent l’e-cigarette dans le but de réduire leur consommation de tabac. Mais seuls 0,7% de la population vapote régulièrement (au moins une fois par semaine). La consommation de tabac reste plutôt stable depuis cinq ans: un quart des sondés (25%) fument quotidiennement.
La part d’adeptes de cannabis dans la population reste également stable, autour de 3%. Cette substance est prisée surtout des jeunes entre 15 et 24 ans: 21% d’entre eux disent avoir consommé de l’herbe durant le mois précédant le sondage.
Pour toutes les substances, ce sont toujours les jeunes qui présentent la consommation la plus risquée, conclut l’OFSP, les 15-25 ans doivent donc «faire l’objet d’une attention particulière dans les programmes de prévention».
http://www.letemps.ch/suisse/2015/10/12/suisse-jeunes-femmes-s-enivrent-plus-souvent 

La chirurgie esthétique est-elle désormais la moindre des politesses?

Etre et paraître n’ont jamais 
été aussi confondus. À l’heure 
où chacun est tenu d’être en bonne 
santé et de le montrer, 
peut-on encore afficher ses rides 
sans passer pour négligé? 
Ce ne sera pas forcément le bistouri. Mais la seringue pleine de toxines, oui, sans doute. Et puis, à force, avec le temps, l’idée du bistouri aura fait son chemin. Vous ne le savez pas encore, mais, d’une manière ou d’une autre, vous aurez recours à la médecine esthétique. C’est d’autant plus certain si vous êtes une femme, mais les hommes n’échapperont pas à la question. Car aujourd’hui, soigner son apparence est devenu la moindre des politesses sociales.
La faute aux réseaux sociaux et à la société narcissique qu’ils engendrent? Pas uniquement. Les progrès de la médecine et les efforts liés à la prévention du vieillissement sont aussi à l’origine de cette évolution. Sans compter que la chirurgie esthétique elle-même a changé, avec des interventions moins lourdes et moins invasives. L’information à son sujet, grâce au partage d’expériences sur Internet, circule mieux et contribue à la rendre moins stigmatisante et taboue. À force, les normes qui définissent une apparence soignée deviennent toujours plus exigeantes: une femme de 50 ans aujourd’hui, dans l’œil de la société, ne ressemble plus du tout à une femme de 50 ans d’il y a 50 ans. D’où une pression sociale augmentée sur celles qui n’y ont pas recours. Pour s’en convaincre, commençons par rappeler combien, bien avant le lifting et le Botox, le maquillage et la teinture des cheveux ont évolué dans leur signification sociale. Associé à la superficialité, à la séduction, et donc à la sexualité, leur usage a toujours été codifié par la morale, comme le rappelle Marie-Thérèse Duflos-Priot dans un article intitulé «Le maquillage, séduction protocolaire et artifice normalisé».
Maquillage interdit
Jusqu’à peu, le maquillage était strictement interdit aux jeunes filles réputées pures, toléré chez les femmes vertueuses à condition qu’il soit discret et signalait les femmes légères s’il était ostensible. De nos jours, à tout âge, une femme qui sort de chez elle sans maquillage, sans camoufler son acné ou ses rides, passe pour négligée. Et rares sont celles qui ne couvrent pas leurs cheveux gris, même passé l’âge de la retraite. Car la bienséance, désormais, est moins sexuelle que sanitaire et consiste avant tout à s’afficher jeune, en bonne santé et bien dans sa peau.
Cette évolution sociale est intimement liée à celle de la médecine elle-même, et des politiques sanitaires qui ont fait de la prévention une dimension centrale de leur discours. Vincent Barras, historien de la médecine au CHUV: «Dès lors que certains comportements individuels ont été identifiés comme des problèmes de santé publique, ils commencent à être pointés du doigt. La prévention du tabagisme a ouvert la voie. Puis c’est la prévention de l’obésité qui est devenue prioritaire, avec la multiplication des injonctions liées à l’hygiène de vie et à l’activité physique. Etre bien, c’est aussi être beau. On passe d’une médecine paternaliste à l’ère où chaque individu est tenu pour responsable, aux yeux de la société, de l’entretien de sa propre santé.»
Bonne mine obligatoire
Aujourd’hui, avec le vieillissement démographique des sociétés industrialisées, c’est la prévention de la vieillesse elle-même qui semble devenue prioritaire. Et de fait, on vit désormais toujours plus longtemps en bonne santé. Le problème, c’est qu’il ne suffit plus de se sentir en forme. Il faut aussi en avoir l’air: «Avec l’âge, l’image que l’on a de soi, et celle que nous renvoient les autres, ou notre propre miroir, est toujours plus en décalage», commente Pierre Quinodoz, président de la Société suisse de chirurgie plastique, reconstructive et esthétique. «Qui ne s’est jamais réveillé en pleine forme, pour s’entendre dire par d’autres qu’il a l’air fatigué ou qu’il a mauvaise mine? Notre travail contribue au mieux-être des patients, puisqu’il tend à harmoniser l’image intérieure et l’image extérieure.» Parallèlement, l’affichage permanent de soi à travers les réseaux sociaux contribue largement à ce que se confondent l’être et le paraître. Le travail sur sa propre image, que ce soit par le maquillage ou la médecine esthétique, devient alors légitime dans la mesure où il concourt directement au bien-être psychologique. «Dans une société où chaque individu est renvoyé à se regarder, à s’observer, et à prendre soin de lui, l’apparence est devenue la mesure de sa propre valeur», estime Hélène Martin, professeure en études genre à la Haute Ecole de travail social et de santé. D’où, parfois, la détresse véritable que peuvent provoquer certains défauts d’apparence.
Injustice biologique
«En santé, il y a un lien entre nature et culture»Reproduire

science
mercredi 03  juin 2015

«En santé, il y a un lien entre nature et culture»

Catherine Mary
Margaret Lock: «Les variations des gènes et de leur expression résultent d’une longue évolution, dirigée par l’interaction du corps avec l’environnement.» (Timothy Archibald)
Margaret Lock: «Les variations des gènes et de leur expression résultent d’une longue évolution, dirigée par l’interaction du corps avec l’environnement.» (Timothy Archibald)
L’anthropologue Margaret Lock plaide pour la prise en compte des
sciences sociales dans l’élaboration des politiques sanitaires
Margaret Lock est anthropologue à l’Université McGill de
Montréal. Ses études sur la ménopause des femmes japonaises, menées
dans les années 1980, ont été couronnées de plusieurs prix, dont le
prestigieux Prix Staley de l’Ecole de recherche américaine. C’est à
partir de ce travail que la Canadienne a forgé le concept de «biologie
localisée», à l’origine d’un nouveau courant de l’anthropologie
médicale. Visant à étudier les variations du corps humain en relation
avec son environnement social, culturel et économique, ce courant est en
plein essor, sous l’impulsion des découvertes en épigénétique –
discipline qui entend décrire l’influence de l’environnement, au sens
large, sur l’expression du programme génétique.

Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages, dont le plus récent, The Alzheimer Conundrum
(Princeton University Press, 2013), explore la frontière ténue entre le vieillissement et la folie, en revisitant le thème philosophique du normal et du pathologique.

Invitée à Genève pour un colloque de sciences humaines organisé par la Fondation Brocher sur le
thème «Epigénétique et environnement», elle s’inquiète des implications
politiques des études en épigénétique. Avec l’ensemble des participants
au colloque, elle lance un appel à la collaboration entre chercheurs en
sciences sociales et épigénéticiens, afin que soit mieux prise en compte
la complexité des interactions entre génome et environnement.

Vous
êtes à l’origine du concept de «biologie localisée», forgé à la suite
des études que vous avez menées au Japon sur la ménopause. Pouvez-vous
développer?


Margaret Lock: Ces études m’ont permis de montrer
que, si la ménopause survient au même âge chez les femmes japonaises et
chez les femmes nord-américaines, certains symptômes qui lui sont
associés diffèrent. Les bouffées de chaleur ou les suées nocturnes sont
moins fréquentes chez les femmes japonaises que chez les femmes vivant
au Canada et aux Etats-Unis, au même titre que l’ostéoporose, les
maladies cardiaques et le cancer du sein, comme cela avait été montré
précédemment. La perception de la ménopause diffère également: le terme
employé dans la langue japonaise évoque une évolution vers une période
de vie plus spirituelle, et la fin des menstruations n’en est qu’un
élément, une vision positive très différente de la nôtre.

Cesobservations viennent contredire la vision médicale, qui considère la
ménopause comme un processus universel associé à un ensemble de
symptômes inévitables. La survenue de ces symptômes dépend aussi de
facteurs socioculturels. La ménopause telle qu’elle est perçue par la
médecine occidentale est une construction culturelle. Le concept de
«biologie localisée» vient démonter cette construction, en attirant
l’attention sur la complexité des facteurs qui influencent la ménopause.
Le terme a été inventé en 1821 par Charles Gardanne, un médecin
français, et s’est mis à circuler au milieu du XIXe siècle dans les
cercles médicaux en Europe et en Amérique du Nord pour désigner la
période entourant la fin des cycles menstruels.

Endivisant la vie des femmes en un «avant» et un «après» ménopause, la
médecine occidentale a ainsi gardé une emprise sur leur corps. De là est
née la perception selon laquelle la ménopause était l’affaire de la
médecine, à l’époque même où les professions de gynécologue et
d’obstétricien étaient en train de se structurer.

Quelle a été la portée de ce concept?

– Au départ, beaucoup d’anthropologues étaient réticents
et ont ignoré mon approche, car elle remet en question l’idée selon
laquelle le savoir médical est porteur d’une vérité sur le corps humain.
Mais lorsque mon livre Encounters with Aging: Mythologies of Menopause in Japan and North America
(University of California Press, 1993) a reçu le Prix Staley, cela a
attiré l’attention sur mes travaux. Le concept de biologie localisée
s’est imposé progressivement et de nombreux jeunes anthropologues
s’appuient aujourd’hui sur lui.

Depuis une dizaine
d’années, les découvertes en épigénétique fournissent des arguments
scientifiques à l’existence d’un lien entre nature et culture, d’où
l’importance des études en biologie localisée. Le fonctionnement du
génome d’une personne, comme celui de son corps, s’explique sous cet
angle. Les variations des gènes et de leur expression résultent d’une
longue évolution, dirigée par l’interaction du corps avec
l’environnement, qu’il s’agisse des habitudes alimentaires, des
comportements ou des pollutions environnementales. Ces facteurs sont
d’ordre culturel mais aussi historique et socio-économique.

Aujourd’hui, vous proposez le nouveau concept de «biologie située». Pourquoi?

– Le concept de «biologie localisée» vient ébranler la
vision du corps biologique universel forgée par la science. Il traduit
l’enchevêtrement entre les facteurs biologiques, sociaux et
environnementaux qui influencent tout au long de la vie les processus
biologiques. Ces interactions sont d’autant plus dynamiques
qu’aujourd’hui les mouvements de populations sont incessants. Les
variations biologiques du corps que nous observons sont l’équivalent
d’un instantané figeant ces mouvements. Le corps humain est bien sûr
toujours le même, mais il existe des différences moléculaires
importantes liées au fait que le corps est situé dans un environnement
spécifique, à un instant donné. Le concept de «biologie située» traduit
cela.

Vous mettez en garde contre la construction
d’un nouveau discours médical à partir des découvertes en épigénétique.
De quoi s’agit-il?


– Les recherches en épigénétique révèlent la base
moléculaire de l’influence de l’environnement sur notre organisme. A
partir de là, de nouveaux médicaments sont développés. Les
anthropologues et les historiens réunis à la Fondation Brocher ont
exprimé leur inquiétude au sujet de cette tendance.

Cesnouveaux médicaments ciblent en grande partie le cancer, et dans ce cas,
bien sûr, ils sont utiles. En revanche, nous sommes préoccupés par les
retombées de l’épigénétique dite comportementale. De nombreuses études
établissent des liens entre la base moléculaire de maladies mentales
comme la dépression et des facteurs socio-économiques comme la pauvreté,
avec à la clé un traitement ou une recommandation. En 2011, une
recommandation de l’Académie américaine de pédiatrie visait ainsi à
prévenir les risques à long terme pour le fœtus du «mauvais» stress
durant la grossesse.

Or, ces liens sont beaucoup plus complexes. Le racisme et la discrimination qui touchent par exemple les Afro-Américains aux Etats-Unis sont à l’origine des mauvaises conditions
socio-économiques. Il s’agit là de choix politiques qui relèvent de la
responsabilité des sociétés.

Les épigénéticiens en  général ne se sentent pas concernés par ces enjeux et c’est à nous,
anthropologues, de leur donner une visibilité. Nous plaidons contre
l’hégémonie du savoir scientifique et pour que les connaissances issues
des sciences sociales soient prises en considération pour l’élaboration
des politiques de santé. Si on veut vraiment tirer parti des découvertes
en épigénétique, nous devons considérer que les sociétés qui
encouragent la violence chronique, les inégalités et les discriminations
violent le droit à la santé de leurs citoyens et des générations à  venir



Rituels de beauté et de soin des belles d'Afrique

Laurence Dardenne Publié le - Mis à jour le
Mode et beauté Dans des "salles de bains laboratoires", sur tous les continents, des équipes de L’Oréal scrutent et décortiquent les moindres faits et gestes d’hygiène et d’esthétique des femmes pour leur proposer les produits les plus adaptés. Pourquoi la femme d'Afrique subsaharienne utilise-t-elle, dans ses routines de beauté capillaire, une pommade pour soulager le cuir chevelu, une lotion hydratante pour lutter contre la casse des cheveux, un shampoing démêlant, une crème défrisante et une huile - de coco, par exemple - pour favoriser la pousse des cheveux ? Combien de minutes une Chinoise consacre-t-elle à ses gestes de soin du matin ? Pourquoi la femme japonaise donne-t-elle parfois jusqu’à 100 petits coups de mascara sur ses cils alors que la Française peut se contenter de quelques-uns ?
Tout simplement parce que des cils fins, raides et courts ne se maquillent pas comme des cils denses, courbes et longs. Ou parce que le cheveu frisé ou crépu de la femme africaine présente, entre autres particularités, une sécheresse importante, liée à la faible production de sébum.
Répétés inlassablement, parfois depuis la nuit des temps même s’ils ont évolué au fil des ans, ces gestes de beauté, éminemment culturels, ont été transmis de génération en génération. Qu’ils soient influencés par le climat, la typologie physiologique ou encore par les conditions de vie locales, ils tendent tous vers un idéal de beauté, qui diffère d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, voire d’une région ou localité à l’autre.
Pour connaître avec précision les gestes de soin et de beauté des habitants de cette planète, pour mieux comprendre les us et coutumes et, in fine, répondre au plus près aux besoins spécifiques des hommes et des femmes de tous les continents, L’Oréal développe depuis plusieurs années une science de l’observation locale : la géocosmétique. C’est ainsi que, dans des "salles de bains laboratoires", dotées de caméras, des équipes des principaux centres d’évaluation présents dans le monde entier observent, analysent et décortiquent les comportements spécifiques des consommateurs et consommatrices. Rituels d’hygiène et de beauté, conditions d’utilisation des produits, contraintes locales (humidité, chaleur, basses températures…), tout est scruté, analysé par des sociologues et des éthologues, puis transmis aux équipes de recherche et développement.
Regroupés en six pôles (Europe, États-Unis, Japon, Chine, Inde et Brésil), les 22 centres de recherche ont pour mission d’adapter la stratégie mondiale aux spécificités de leur marché. Et pour vocation d’inventer de nouveaux produits qui répondront aux envies de beauté et aux besoins particuliers des populations finement observées.
Pour le marché japonais, ce sera par exemple un mascara à la texture légère parce que certaines Japonaises passeront jusqu’à 100 fois sur leurs cils. À destination des pays chauds, on développera des fonds de teint peu couvrants et longue tenue ou des formules absorbantes de sébum et de sueur pour les peaux luisantes.
À la découverte des secrets de beauté de toutes ces femmes, l’invitation au voyage, que nous offre L’Oréal, commencera en Afrique subsaharienne et se poursuivra en Inde, au Brésil et en Chine dans les prochains numéros de "Momento" (prochain rendez-vous le 5 septembre).
Première étape, l’Afrique subsaharienne, là où le choix du style de coiffure est révélateur de tout un système de code social, qu’il s’agisse de garder ses cheveux au naturel ou, au contraire, d’opter pour du plus sophistiqué (nattes, tissage ou extensions). Là aussi où le soin du cheveu s’avère bien plus important que celui accordé au reste du corps.

Trois critères de coiffure

Les femmes choisissent leurs coiffures en fonction des événements importants (mariage, nouvel emploi), des tendances, de leurs moyens financiers et enfin des saisons. La coiffure est la combinaison de trois critères : le look final que l’on voit (cheveux lisses, tressés, nattés ou port de cheveux au naturel : afro, locks, cheveux courts, etc.), l’utilisation de défrisant et l’ajout de cheveux (extensions ou tissages, qui offrent une grande variété de choix de coiffure : longs, courts, frange, mèche, coloration, etc).

L'hydratation est au coeur des rituels

Dès le plus jeune âge, les Africaines s’hydratent le visage, le corps et les cheveux par nécessité physique. L’objectif est de conserver la jeunesse de la peau, d’embellir le corps, mais aussi de lutter contre les taches et les cicatrices. La peau idéale est donc une peau ferme et hydratée. Le choix d’utilisation de produits différents se fait par saisonnalité : une crème plus légère en saison chaude et une crème plus épaisse et nourrissante en saison des pluies, saison "fraîche". Les femmes utilisent peu de produits de beauté en journée et concentrent leurs rituels de beauté au coucher. Les causes de ce choix sont multiples : transpiration due à la chaleur, poussière, soleil, pollution. Tous ces éléments ont tendance à boucher les pores de la peau et donc à réduire les effets des produits utilisés.

Le jour et la nuit, des soins appropriés

Le jour, les consommatrices vont opter pour une simple lotion purifiante. Certaines femmes utilisent une crème de jour pour se protéger de l’exposition aux rayons solaires. Paradoxalement, les femmes se maquillent également mais dans une volonté d’embellissement plus que de soin. Poudres, crayons de beauté, gloss sont les bases de la mise en beauté. Les bons produits sont ceux de bonne tenue qui ne coulent pas. La nuit, sur le visage, est appliquée une crème de nuit plus nourrissante et plus adoucissante que la crème de jour. Pour le corps, les Africaines alternent les produits : lait surgras (peau sèche et sensible), crème (contenant par exemple 4 huiles différentes bio), huile corporelle.

Les soins capillaires à domicile et en salon

En Afrique subsaharienne, les soins capillaires se font à domicile et en salon. En effet, les salons de coiffure sont fréquentés de manière hebdomadaire à mensuelle, en fonction des revenus mais aussi du type de coiffure : nattes, tissages, extensions ou cheveux au naturel. Il y a plusieurs types de salons, de ceux en extérieur autour des marchés ou dans les quartiers populaires à ceux luxueux avec climatisation dans les grands "shopping malls". Entre ces salons, la grille tarifaire est très variable, du simple au décuple. Les salons proposent des produits d’une grande variété de marques.

Un cheveu très sec

La forme frisée du cheveu est biologiquement programmée par le follicule pileux, qui présente de nombreuses spécificités, dont une implantation oblique dans le derme et une courbure au niveau du bulbe. Une autre spécificité importante du cheveu crépu est sa sécheresse liée à la faible production de sébum. Au-delà des spécificités biologiques, certaines pratiques de coiffure fragilisent également le cheveu - le tressage (trop serré, il fragilise le cheveu et le cuir chevelu), le défrisage (lorsqu’il est réalisé avec des produits de mauvaise qualité ou mal rincé) ainsi que le fer à lisser peuvent provoquer de multiples pathologies.
http://www.lalibre.be/lifestyle/mode/rituels-de-beaute-et-de-soin-des-belles-d-afrique-55d5d09635708aa4379ef8c0

vendredi 30 octobre 2015

QUESTIONS METHODOLOGIQUES AU COURS D'UNE ANALYSE

Pourquoi l’étude d’Oxfam sur les personnes les plus riches est à prendre avec précaution

Le Monde.fr | • Mis à jour le | Par
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Un sans-abri à Beyrouth, au Liban.

Soixante-deux personnes posséderaient autant que la moitié la plus pauvre de l’humanité, soit 3,5 milliards d’individus environ. La comparaison, faite par l’ONG britannique Oxfam dans son étude annuelle sur les inégalités de patrimoine dans le monde, est édifiante, et c’est là son but. Mais si le constat qu’elle dresse n’est pas contestable, comme souvent, cette spectacularisation se fait au prix de quelques imprécisions méthodologiques.

1. Des chiffres repris du Crédit Suisse et de « Forbes »

De quoi parle-t-on lorsqu’on évoque la richesse ? Oxfam reprend en réalité l’essentiel de ses données d’une étude faite chaque année par le Crédit Suisse : le « Global wealth databook » (annuaire de la richesse mondiale). L’étude la plus sérieuse et la plus complète sur le sujet, assure l’ONG.
Pour cette étude sur la richesse, la banque recourt à des enquêtes dans plusieurs dizaines de pays. Dans d’autres, où elle ne peut la mener, elle prend une série d’indicateurs : lorsque les données sont disponibles, elle s’appuie sur des statistiques nationales sur les patrimoines et leur répartition (l’Insee les calcule pour la France, par exemple).
A défaut, pour les pays les moins avancés, elle construit d’autres valeurs, plus approximatives, en fonction des statistiques disponibles (sur les revenus notamment), voire en appliquant une même forme de structure qu’un pays voisin. Or il suffit de consulter les tableaux fournis par la banque pour constater que, dans bien des cas, les données sont jugées peu fiables. Ce qui n’empêche pas de s’en servir pour avoir des ordres de grandeur, mais limite la précision du calcul.
Le Crédit Suisse cherche aussi des données spécifiques pour les très hauts revenus, notamment le classement du magazine américain Forbes. Ce dernier publie chaque année une liste des 400 plus gros patrimoines américains. Pour ce faire, le magazine interroge ces milliardaires afin de compter leur actif net : ce qu’ils possèdent, tant en patrimoine qu’en capitaux, moins leurs dettes.

2. Une méthodologie qui limite les comparaisons

Le Crédit Suisse et Oxfam (même si l’ONG évoque également les revenus dans quelques points de l’étude) se basent sur le patrimoine, et précisément sur la notion d’actif net : ce que je possède, moins mes dettes. Cette méthodologie a un défaut : un individu ou un ménage endetté peut avoir une valeur patrimoniale… négative.
Ainsi, un étudiant américain endetté pour payer ses études, sera considéré comme plus « pauvre » qu’un salarié malien qui gagne très peu mais n’a pas d’endettement. Comme le relevait l’an dernier l’économiste Alexandre Delaigue, avec ce mode de calcul « la personne la plus pauvre du monde n’est pas un Africain affamé : c’est Jérôme Kerviel ».
Oxfam précise que cette méthode est la seule possible pour aboutir à des données fiables, et assure que l’endettement ne constitue pas un biais suffisant pour altérer les constats de son étude.
Autre question, celle d’une comparaison mondiale, qui va encore accentuer ces problèmes méthodologiques : « richesse » et « pauvreté » sont des notions éminemment subjectives, qui dépendent beaucoup de la société dans laquelle on vit : on peut « se sentir » pauvre dans un pays développé, même en sachant qu’on dispose de bien plus de richesses qu’une autre personne dans un pays moins avancé, et inversement.
Ainsi, un patrimoine supérieur à 3 200 dollars (2 942 euros) vous classe dans la moitié de la population mondiale la plus riche. A plus de 68 845 dollars (63 296 euros), on est dans la « tranche » des 10 % les plus riches du monde. Pourtant, cette somme ne permettrait, en France, que de faire un petit achat immobilier. Et avec un patrimoine supérieur à 759 927 dollars (698 680 euros), certes important, mais qui ne suffit pas, en France, à être redevable de l’Impôt sur la fortune, on entre dans le cercle des 1 % les plus aisés du monde.

3. Des évolutions qui posent question

Autre souci méthodologique : quelle pertinence accorder à l’évolution des indicateurs utilisés ? On l’a vu, l’étude de la Banque Suisse qu’utilise Oxfam s’appuie sur des statistiques, qui ne sont pas mises à jour chaque année dans chaque pays, et donc sur une certaine disparité dans les données.
Pour les cas où elle ne dispose pas de données à jour, la banque « prolonge la courbe » formée par les années précédentes pour projeter une tendance actualisée. Oxfam estime que l’étude de Crédit Suisse est suffisemment
La question se pose particulièrement concernant l’évolution de ces indicateurs : s’il est aisé de mesurer l’évolution des quelques centaines d’individus les plus riches, la mesure de la moitié la plus pauvre de l’humanité est par essence une indication peu précise, qui dépend grandement des données collectées. Or celles-ci le sont très inégalement selon les pays, avec des enquêtes qui peuvent dater d’une ou plusieurs années, voire des calculs pour simuler une donnée lorsqu’elle est manquante. L’évolution notée dans le rapport peut donc être questionnée.
Boutiques de luxe rue Edouard-Herriot, à Lyon. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

4. Le cas des 1 % et des milliardaires

Venons-en au fameux calcul des 1 % les plus riches : Oxfam en livre deux :
  • les 1 % les plus riches posséderaient autant que les 99 % restants,
  • le patrimoine des 62 milliardaires les plus riches serait équivalent à celui de la moitié la plus pauvre de l’humanité.
Il faut aller chercher une note en fin de document pour comprendre la méthodologie, qui repose sur celle du Crédit Suisse : ce dernier a commencé par reconstituer des niveaux de richesse (en fonction de divers indicateurs et en fonction de ce que les pays eux-mêmes fournissent).
La banque a ensuite agrégé ces valeurs pour obtenir une distribution globale des revenus patrimoniaux, qu’elle a divisés en « tranches » d’égale population. Les voici, ici avec une échelle logarithmique pour pouvoir lire les valeurs.
"Déciles" d'actifs au niveau mondial
Chaque "tranche" représente 10% de la population, sauf C5 et C1 (les 5% et 1% les plus riches). Lire (pour D2) : "Les 20% les plus pauvres ont un patrimoine inférieur à 132 dollars"). L"échelle est ici semi-logarithmique pour mieux visualiser les valeurs
10 100 1000 10000 100000 1000000 10000000 D1D2D3D4D5D6D7D8D9D10C5C1
Source : Crédit Suisse
Et ici avec une échelle linéaire, qui montre bien la progression exponentielle, et donc les écarts et la concentration des revenus.
"Déciles" d'actifs au niveau mondial
Chaque "tranche" représente 10% de la population, sauf C5 et C1 (les 5% et 1% les plus riches). Lire (pour D2) : "Les 20% les plus pauvres ont un patrimoine inférieur à 132 dollars"). L"échelle est ici semi-logarithmique pour mieux visualiser les valeurs
0 100000 200000 300000 400000 500000 600000 700000 800000 D1D2D3D4D5D6D7D8D9D10C5C1
Source : Crédit Suisse
Ces déciles et centiles permettent de mieux voir comment on s’y prend pour trouver des « parts de richesse » mondiale par catégorie. Le Crédit Suisse précise ces ratios : les 10 % les plus riches possèdent selon ces calculs 87,65 % des actifs mondiaux. Et les 1 % les plus riches 50,01 %, soit plus de la moitié. Rappelons qu’on parle ici de patrimoine net (dettes déduites), et non de revenus.
Restent les milliardaires. Ici, Oxfam a procédé différemment, en calculant combien d’actifs « possédait » au total la moitié de l’humanité la plus pauvre. Au global, conclut le Crédit Suisse, 0,7 % de la population mondiale possède plus d’un million de dollars d’actif net, soit 45,2 % de la richesse mondiale.
Il suffit donc ensuite de prendre la liste de Forbes des milliardaires les plus riches et d’additionner les valeurs jusqu’à avoir un nombre de milliardaires qui représente un patrimoine équivalent pour pouvoir donner une comparaison plus spectaculaire.

5. Une réalité globale qui reste exacte, mais se nuance

Ces limites n’obèrent pas les conclusions d’Oxfam, qui restent justes : on compte une concentration de richesses aux mains d’une part réduite de la population, ce qui pose nombre de questions, notamment celle de l’évasion fiscale. Mais ces conclusions peuvent être quelque peu nuancées :
  • le patrimoine est un élément pour mesurer les inégalités, il n’est pas le seul. Le revenu est un indicateur sans doute plus représentatif d’une réalité. Oxfam, qui milite par ailleurs contre l’évasion fiscale, fait un choix conscient en prenant cet indicateur plutôt qu’un autre,
  • on mesure ici des inégalités entre individus et non entre Etats. Or ces inégalités ont surtout un sens au sein d’un même pays. Nombre d’études montrent que les inégalités progressent dans nombre de pays, ce d’autant que ces pays connaissent une croissance forte (c’est le cas de l’Inde ou de la Chine, par exemple),
  • l’inégalité n’empêche pas la progression globale des niveaux de vie. Or ceux-ci tendent à s’améliorer, comme le montre l’évolution de l’Indicateur de développement humain (IDH), qui agrège des indicateurs comme l’accès à l’éducation, à la santé, etc. Si on mesure l’inégalité en la pondérant par le nombre d’habitants de chaque pays, elle tend à se réduire dans le monde, au sens où de plus en plus d’humains connaissent de meilleures conditions de vie.



mercredi 14 octobre 2015

Accident vasculaire cérébral - Une nouvelle technique qui sauve des vies

Accident vasculaire cérébral - Une nouvelle technique qui sauve des vies



Accident vasculaire cérébral
Une nouvelle technique qui sauve des vies

Une nouvelle ère s'ouvre dans la prise en charge de l'AVC grâce à une
technique de capture du caillot dans le cerveau: la thrombectomie
mécanique.
©
DR
Le 12 octobre 2015 | Mise à jour le 12 octobre 2015

Chaque
année en France, 150 000 personnes sont frappées par un accident
vasculaire cérébral (AVC). Jusqu’aux années 2000, lorsque le traitement
anticoagulant était impossible ou insuffisant, les victimes décédaient
ou restaient gravement handicapées. Désormais, la thrombectomie
mécanique, une technique manuelle qui capture le caillot directement
dans le cerveau, sauve des vies et évite coma et paralysie. Plusieurs
études internationales viennent de confirmer l’efficacité spectaculaire
de ce dispositif élaboré par des neuroradiologues français.

Le
Dr Paul-Emile Labeyrie, neuroradiologue aux Hospices civils de Lyon, à
l’hôpital Pierre-Wertheimer, sous l’égide du Pr Francis Turjman, nous
explique cette avancée majeure dans la prise en charge de l'AVC.


Paris Match. Qu’est-ce qu’un AVC ?
Dr Paul-Emile Labeyrie.
C’est un terme très vaste qui désigne plusieurs accidents au sein de la
même appellation. Pourtant, dans le langage commun, on en parle pour
désigner l’AVC ischémique, par asphyxie du cerveau (artère cérébrale
obstruée par un caillot sanguin). Il représente 80 % de tous les AVC,
les 20 % restants étant les accidents vasculaires hémorragiques (artère
cérébrale rompue). On peut se représenter les artères qui irriguent le
cerveau comme les branches d’un arbre : leur calibre diminue à mesure
qu’elles se ramifient. Emporté par le flux sanguin, le caillot qui s’est
formé progresse jusqu’à ce que son calibre soit supérieur à celui de
l’artère qui le porte, et il se coince. L’artère étant bouchée, une
partie du cerveau n’est plus irriguée et les cellules vont commencer à
mourir. Reprenons l’image de l’arbre et imaginons qu’on empêche la sève
de circuler dans une branche : toutes les feuilles qu’elle porte vont
mourir. Plus la branche obstruée est proche du tronc, plus l’arbre
perdra de feuilles ; si la branche est petite et loin du tronc, il n’en
perdra que quelques-unes. C’est pareil pour la fonction cérébrale : plus
l’artère obstruée est grosse, plus le cerveau souffre. Plus le nombre de cellules qui meurent est important, plus l’AVC est grave.

"Pour chaque minute d'occlusion, 2 millions de neurones disparaissent"

Est-ce que l’urgence des soins reste essentielle ?
Oui, c’est une véritable urgence ! Il faut savoir que, pour chaque minute d’occlusion, ce sont 2 millions de neurones
qui disparaissent. Plus on agit vite, mieux c’est. Dès que l’artère se
bouche, les neurones commencent à mourir, assez lentement dans un
premier temps. Si on est capable de lever rapidement l’obstacle, les
neurones ne mourront pas tous dans la partie du cerveau asphyxiée, qui
restera ainsi plus ou moins fonctionnelle.

Comment soigne-t-on aujourd’hui un AVC ischémique ?
Pendant
vingt ans, le seul traitement a été la thrombolyse intraveineuse. Un
médicament est injecté dans les veines du patient qui va dissoudre le
caillot, tentant ainsi de déboucher l’artère atteinte. Ce traitement
marche bien pour les petites artères, mais beaucoup moins bien pour les
grosses. Par ailleurs, il ne peut pas être administré à tous les
patients. Par exemple, un malade opéré quelques jours avant un AVC ou un
autre porteur d’un traumatisme crânien ou sous anticoagulant ne
pourront pas en bénéficier en raison du risque hémorragique. De plus, ce
médicament ne peut être administré que dans les quatre heures trente
suivant le début des symptômes. Or il est souvent difficile de dater
l’AVC. Beaucoup de gens se réveillent un matin paralysés d’un côté sans
que l’on sache quand les symptômes ont commencé. Idem pour une personne
âgée en institution : l’AVC peut survenir entre le passage de
l’infirmière le soir et celui du matin, et on ne peut dater précisément
le début du trouble. De fait, seuls 5 à 10 % des patients peuvent
recevoir ce traitement thrombolytique, en raison à la fois des délais
courts, des contre-indications et de sa faible efficacité sur les gros
caillots. En conclusion, pour les AVC les plus graves (gros caillots
avec risque important d’infarctus du cerveau), il existait peu de
solutions.

"Il y a rarement eu de telles preuves de l'efficacité d'un nouveau traitement!"

Jusqu’à
ce que des études récentes prouvent la supériorité de la thrombectomie
mécanique pour déboucher les grosses artères du cerveau sur la
thrombolyse intraveineuse.

On en a aujourd’hui la preuve
formelle : depuis décembre  2014, six études internationales (dont cinq
dans le prestigieux “New England Journal of Medicine”) ont montré le
bénéfice de la thrombectomie mécanique pour le pronostic de l’AVC, tant
sur le handicap neurologique que sur la mortalité. Il y a rarement eu,
dans l’histoire de la médecine, de telles preuves de l’efficacité d’un
nouveau traitement ! Et cela dès la première étude publiée, raison pour
laquelle les autres ont suivi très rapidement. Au point même qu’il
n’était plus éthique de continuer à randomiser les patients : ils
devaient tous bénéficier de ce traitement ! Pour les médecins qui
traitent les AVC, ces résultats sont fantastiques, des milliers de vies
pourront être sauvées chaque année grâce à cette avancée majeure.

En quoi consiste donc la thrombectomie mécanique ?
On retire le caillot (thrombus) de l’artère de façon mécanique, au moyen d’un système de petite épuisette (stent).

A l’hôpital Pierre-Wertheimer de Lyon, le Pr Francis Turjman (blouse
blanche), chef du service de neuroradiologie interventionnelle, entouré
de son équipe. De g. à dr., les docteurs Roberto Riva, Paul-Emile
Labeyrie et Benjamin Gory.
©
Thierry Esch
Comment se déroule une intervention?
Cette
intervention se pratique au bloc opératoire, où le patient est admis en
extrême urgence. Dès que son ischémie est authentifiée par scanner ou
IRM, les neurologues vasculaires nous contactent. Nous réalisons alors
une ponction de l’artère fémorale du patient, sous anesthésie locale,
dans laquelle on introduit un cathéter qui remonte l’aorte à
contre-courant jusqu’au cerveau. Le cathéter permet ainsi d’amener le
stent retriever jusque dans les artères du cerveau : le stent se déploie
au contact du caillot et s’y accroche en quelques dizaines de secondes.
Le caillot, emprisonné dans le stent, redescend par le cathéter jusqu’à
l’artère fémorale, où il est extrait. Si le patient n’est pas agité,
l’intervention peut se dérouler sous anesthésie locale. On manœuvre à
mains nues, à l’extérieur du corps, depuis la table opératoire. Aucun
robot, pas d’outil particulier. Les mains du médecin manipulent avec une
grande précision le canal opérateur (à l’intérieur du cathéter), depuis
l’artère fémorale jusqu’au cerveau, pour faire progresser le
dispositif. Afin de se repérer à l’intérieur des artères cérébrales, le
patient est placé sous une caméra à rayons X qui permet une vidéo en
transparence. 

"Cette technique réduit significativement la mortalité des patients"

Quels sont les avantages de cette technique ?
D’abord,
elle réduit significativement la mortalité des patients. Ensuite, elle
diminue de 25 % le risque de séquelles par rapport à la thrombolyse
intraveineuse. Cela signifie que, sur quatre patients traités, on en
sauve un du handicap. Le bénéfice économique et social n’est pas non
plus à négliger. Car quand l’AVC ne tue pas, il est la première cause de
handicaps chez l’adulte. Une personne dont la moitié du corps est
paralysée ne peut plus conduire ni monter des escaliers : elle a besoin
d’une aide quotidienne, parfois médicalisée. Un coût social, humain...

Cette technique permet-elle un délai d’intervention plus long ?
Oui,
six heures actuellement, mais probablement plus. Le traitement ne
provoque pas d’hémorragie, on n’a donc pas besoin de l’administrer dans
les quatre heures trente. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas
aller vite, mais c’est une heure trente de gagnée sur la maladie. Il y a
même certains patients pour lesquels on est intervenu après dix heures,
mais ce sont des cas particuliers ; la discussion avec les neurologues
est primordiale. Théoriquement, malgré les délais, si le cerveau est
encore viable sur l’imagerie, on peut toujours intervenir. C’est une
véritable révolution dans la prise en charge de la phase aiguë de l’AVC.

Vous
expliquez que le traitement de référence, la thrombolyse intraveineuse,
n’est destiné qu’à 8 % des patients. Et les autres ?

Ils ne
pouvaient bénéficier d’aucun traitement visant à déboucher leurs
artères. Ils étaient pris en charge dans une unité de soins spécifiques
avec rééducation. Il existe également une réelle difficulté d’accès aux
soins et une méconnaissance des symptômes par le grand public. La notion
de réseau et de pluridisciplinarité est essentielle. Dans notre région,
grâce au réseau Resuval, nous avons un des meilleurs taux de prise en
charge par thrombolyse intraveineuse : 10 %. La thrombectomie mécanique
est aujourd’hui un outil formidable qui permet d’envisager de soigner
plus de malades et plus efficacement.

"On ramène les artères à leur état initial dans 75% des cas"

Quelles sont les limites de ce traitement mécanique ?
Les
interventions sont délicates car les artères du cerveau sont fragiles,
mais elles ne sont pas plus risquées que la thrombolyse intraveineuse.
Une des limites réside dans le siège de l’occlusion : les caillots les
plus petits, plus loin dans le cerveau, sont pour l’instant
inaccessibles. On ramène les artères à leur état initial dans 75 % des
cas. Mais parfois, le cerveau est trop endommagé ; la principale limite
de cette technique est donc le délai d’intervention. S’il est trop tard,
on ne peut plus rien faire. Les patients doivent donc reconnaître les
symptômes d’un AVC tout en sachant qu’il faut aller très vite. Les
pouvoirs publics doivent organiser les réseaux de soins et renforcer les
effectifs des centres de neuroradiologie interventionnelle, partout sur
le territoire, pour assurer les urgences 7 jours sur 7 et 24 heures sur
24.

Combien y a-t-il de neuroradiologues en France ?
Un
peu plus d’une centaine sont confirmés pour une trentaine de centres
compétents et habilités à traiter par thrombectomie. C’est limité aux
CHU, sauf rares exceptions. A Lyon, par exemple, nous sommes une équipe
de quatre praticiens et l’un de nous est disponible 24 heures sur 24
pour intervenir.

"A l'avenir, on pourra aller chercher des caillots plus petits et plus éloignés dans le cerveau"

Comment savoir où l’on peut avoir accès à cette technique ?
En
France, dans les villes de taille moyenne, une unité neurovasculaire
(UNV) prend en charge les AVC. Elle fonctionne en réseau étroit avec le
Samu et les pompiers. Les médecins neurologues vasculaires, spécialistes
des AVC, savent où est pratiquée la thrombectomie et nous adressent les
patients éligibles au traitement. Mais le territoire n’est pas couvert
de façon homogène et les temps de transport sont parfois longs. Aussi,
le rôle des urgentistes et du Samu est crucial. Ainsi à Lyon nous
accueillons des patients de Vienne, Valence, Bourg-en-Bresse venant de
centres hospitaliers parfois distants d’une centaine de kilomètres. Mais
on s’organise, le progrès est en marche !

Que laisse augurer cette nouvelle prise en charge des AVC ischémiques ?
A
l’avenir, la technique se perfectionnera et on pourra aller chercher
des caillots plus petits et plus éloignés dans le cerveau. On pourra
également allonger le délai de prise en charge.

Le stent retriever, un outil révolutionnaire
Le stent retriever.
DR

Cette
découverte est née de la neuroradiologie interventionnelle, dont les
outils d’imagerie permettent d’intervenir de façon très précise dans le
corps humain. Beaucoup de pionniers dans cette spécialité sont français
et internationalement respectés. Depuis les années 2000, on réalise de
plus en plus d’interventions sur des pathologies neurovasculaires,
anévrismes intracrâniens ou malformations artério-veineuses. Avec
l’expérience, les médecins ont développé des outils, des techniques et
accumulé une connaissance considérable des artères intracrâniennes. Au
début, dans certains cas désespérés, des opérations de sauvetage étaient
tentées pour déboucher des artères cérébrales avec plus ou moins de
succès, mais il manquait un outil simple d’utilisation et efficace. Le
stent retriever a révolutionné la technique. Comme beaucoup de grandes
découvertes, elle a été faite par hasard. Utilisé à la base pour les
anévrismes intracrâniens, le stent s’est révélé très efficace pour
attraper les caillots. Une fois l’utilisation effective, la pratique a
explosé.

Guérie, elle dit « oui » !

Une
femme de 32 ans fait un AVC. Son compagnon, témoin de la scène, est
traumatisé par ce qu’il vient de voir. Coup du sort, il avait préparé la
bague et un discours pour la demander en mariage le lendemain. Dans le
stress de la situation, il lui fait sa demande alors qu’elle est sur le
brancard du Samu. Opérée quelques semaines auparavant, la jeune femme ne
peut pas bénéficier de la thrombolyse intraveineuse. Atteinte d’une
hémiplégie brutale, elle présente une paralysie faciale, ne peut plus
bouger le côté droit du corps, ne peut plus parler. Rapidement, les
neuroradiologues interventionnels libèrent l’artère bouchée grâce à la
thrombectomie mécanique. Alors que l’équipe finit la procédure, la
patiente est capable de bouger à nouveau sa jambe et son bras droits et
répond quand on lui parle. Une récupération « sur table » ! Elle se met à
pleurer, car elle se souvient de la demande en mariage à laquelle elle
n’a pu répondre. Elle demandera au Dr Labeyrie de transmettre au plus
vite son accord à son futur époux !

Paralysée, elle récupère  du jour au lendemain

Une
femme de 50 ans, sans antécédents particuliers, est victime d’un AVC
chez elle. Elle sent ses jambes se dérober et tombe brutalement dans le
coma. Aux urgences, le scanner révèle un long caillot à l’intérieur du
tronc basilaire, une artère très importante du cerveau située devant une
zone qui commande tous les automatismes du corps, et qui est reliée à
la partie la plus haute de la mœlle épinière. En état de locked-in
syndrome, son corps est entièrement paralysé, hormis les muscles des
paupières. Elle ne peut ni parler ni bouger, juste entendre. Pour elle,
la thrombolyse intraveineuse est un échec. Les urgences l’adressent aux
neuroradiologues de Lyon avec une prise en charge rapide, sous
anesthésie générale. Le Pr Turjman débouche l’artère en un seul passage,
libérant la vascularisation de son cerveau. Le lendemain, elle est
capable de parler, de bouger les bras et les jambes et peut quitter le
service de réanimation. Sans la thrombectomie mécanique, son cas était
désespéré.

arismatch.com/Actu/Sante/Une-nouvelle-technique-qui-sauve-des-vies-prise-en-charge-des-AVC-par-thrombectomie-mecanique-844607

mardi 6 octobre 2015

L'OBESITE; LA QUESTION

Nutrition

Cette pédiatre genevoise en croisade contre l'obésité

Bientôt présidente de l'Association européenne pour l’étude de l’obésité, cette pédiatre genevoise prône une approche globale contre ce fléau
«Regardez ce parc», enjoint Nathalie Farpour-Lambert en montrant l’espace vert de l’autre coté de la rue. «Ne pourrait-on pas en construire plus?». C’est vrai qu’il est agréable ce petit parc ensoleillé, avec ces enfants qui courent joyeusement, avec semble-t-il encore de l’énergie à revendre.
Attablée sur une terrasse ombragée, dégustant un expresso – sans sucre - la pédiatre des Hôpitaux universitaires genevois (HUG) en vient rapidement aux faits : notre environnement constitue un terreau fertile pour l’obésité. Les occasions de dépenser de l’énergie sont de plus en plus rares, et les tentations grasses et sucrées nous harcèlent constamment.
Tel est le constat de cette femme au tempérament avenant, qu’on sent immédiatement happée par son sujet. Elle cite un rapport? Elle cherche la source dans son smartphone. Elle veut expliquer quelque chose? Elle dessine un graphique. Enfin pas là, vu qu’elle n’a pas de papier à sa disposition. Qu’à cela ne tienne, elle mime l’allure des courbes avec ses doigts.

En Suisse, un enfant sur cinq en surpoids

A 47 ans, Nathalie Farpour-Lambert vient d’être nommée présidente désignée de l’Association européenne pour l’étude l’obésité (EASO). Une tâche de plus dans son escarcelle, qui en contient déjà beaucoup. La pédiatre est par ailleurs présidente fondatrice de Contrepoids, programme des HUG qui repose sur une approche transversale pour combattre l’obésité, que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie désormais d’épidémie. 800 millions de personnes sont en surpoids dans le monde, avec les enfants en première ligne. Plus gros, plus tôt, ils représentent déjà un enfant sur cinq en Suisse. Dans ce contexte, «la nomination d’une pédiatre à la tête de l’EASO est un signal fort», commente le professeur Alain Golay, diabétologue qui est par ailleurs son chef de service aux HUG.
Ne vous attendez pas à discuter oméga 3 ou cinq fruits et légumes par jour avec elle. Non pas que ça ne l’intéresse pas, mais Nathalie-Farpour Lambert préfère prendre du recul et avoir une vision globale, comme elle aime le répéter. Elle a d’ailleurs entamé un Master de politique de santé globale à l’Ecole de médecine et d’hygiène tropicales de Londres qui complétera son diplôme de médecin de l’Université de Genève. «Après 20 ans de pédiatrie, j’ai fait le constat que la médecine seule ne peut pas soigner tous les obèses. Les traitements ont des résultats très positifs, mais limités». Changement de technique. Désormais dans son collimateur: l’environnement. Comprenez : les industries agro-alimentaires, qui veulent nous faire avaler n’importe quoi. «On a tendance à rejeter la responsabilité sur les individus qui ne savent pas s’alimenter correctement, mais c’est oublier l’environnement. Nous vivons dans un monde de surabondance de l’offre alimentaire.» Cette surabondance, c’est autant de tentations, voire d’injonctions à toujours manger plus, ce qui fait exploser nos calories quotidiennement ingérées, comme l’a révélé une étude américano-néo-zélandaise cet été dans le Bulletin de l’OMS.
Nous vivons dans un monde de surabondance de l’offre alimentaire
Non seulement nous mangeons trop, mais aussi trop gras ou surtout trop sucré. 80% des aliments du commerce contiennent des sucres ajoutés, «il y en a même dans la sauce tomate!», s’emporte-t-elle. Et les groupes industriels en ajoutent toujours plus. Un exemple suisse: il y a quelques années, 85% du sucre que nous consommions provenait des betteraves (autrement dit du sucre de table que l’on ajoute soi même en contrôlant les quantités). Aujourd’hui, 85% du sucre que nous ingérons provient de la nourriture industrielle. Avec autant de sucres, c’est la facture calorique qui est salée.
Que peut faire un simple médecin face à cette situation?  La tâche est insurmontable. Mais pour cette ancienne sportive de haut niveau, qui pratiquait le ski nautique et le plongeon acrobatique, se fixer des objectifs et se surpasser pour les atteindre fait partie de son ADN.  «Sa motivation est sans limites, confirme Alain Golay. C’est une forte personnalité, elle possède un enthousiasme et un esprit créatif qui lui permettent de concrétiser ses projets. Sa carrière est exemplaire».

La force du marketing

Issue d’une dynastie de médecins, elle a suivi les pas de ses aînés et a enfilé la blouse blanche en 1994. Frappée par le nombre croissant d’enfants obèses qu’elle voit défiler (certains prennent plus de 8 kilos par an), elle décide d’agir. Au niveau national, d’abord.  C’est notamment grâce elle que la Suisse fut le premier pays au monde à reconnaître l’obésité infantile comme maladie chronique, et à rembourser les traitements de groupe. Au niveau global, ensuite, notamment grâce à ce poste à l’EASO, «où elle devrait avoir un impact certain», prédit Alain Golay. Enfin, Nathalie Farpour-Lambert est également partenaire-conseil pour la Commission européenne.
«Il y a tellement d’enjeux économiques que nous sommes parfois dans des situations où la puissance économique des multinationales dépasse celle des états», explique la pédiatre. Au Mexique, premier consommateur de Coca-Cola, l’offensive marketing du géant n’a plus de limites, les prix étant, dans certains états, moins élevés que ceux de l’eau, souvent grâce à des avantages fiscaux. «Beaucoup de choses se jouent en dessous de la table», affirme-t-elle. C’est David contre Goliath.
Il faut donc se poser la question, jusqu’où sommes-nous prêts à prétériter la santé au bénéfice des industriels?
Pourtant, de combat, Nathalie Farpour-Lambert ne veut pas en entendre parler. «Ce qui m’intéresse, c’est informer, dénoncer, et fédérer une demande de la population, car c’est dans son intérêt.» Et la médecin de parler des bienfaits de la «social pressure», pression sociale qui a déjà permis une diminution spectaculaire des prix des traitements anti VIH en Afrique du Sud. «Il faut réussir à faire asseoir tout le monde, y compris les industriels, autour de la table des discussions et débattre de tout cela sans que ces derniers ne soient juges et partie», assène-t-elle.
«Si nous voulons vaincre l’obésité, nous devons parvenir à un équilibre entre la santé et l’économie. Il faut donc se poser la question, jusqu’où sommes-nous prêts à prétériter la santé au bénéfice des industriels?» En tout cas, son rôle de poil à gratter auprès des Nestlé et consorts n’a pas l’air de l’inquiéter. «Je sais que ce que je dis peut déranger. Mais tant pis, si ça peut faire avancer les choses...»

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lundi 5 octobre 2015

PRIX NOBEL DE MEDECINE 2015


William Campbell, Satoshi Ōmura et Youyou Tu remportent le prix Nobel de Médecine

AFP Publié le - Mis à jour le
Sciences - Santé

La médecine a ouvert ce lundi la saison des prix Nobel, qui honore chaque automne chercheurs, écrivains et artisans de la paix, et cette année peut-être ceux qui ont aidé les réfugiés à trouver une vie meilleure.
Le prix Nobel de médecine a été attribué conjointement lundi à William Campbell, né en Irlande, au Japonais Satoshi Omura et à la Chinoise Youyou Tu, découvreurs de traitements contre les infections parasitaires et le paludisme.
William Campbell et Satoshi Omura sont récompensés ensemble pour "leurs travaux sur un nouveau traitement contre les infections causées par des vers" tandis que Youyou Tu est primée pour "ses découvertes concernant une nouvelle thérapie contre le paludisme", a indiqué le jury Nobel.
"William C. Campbell et Satoshi Omura ont découvert un nouveau médicament, l'Avermectin, dont les dérivés ont radicalement diminué la prévalence de la cécité des rivières et la filariose lymphatique, tout en montrant de l'efficacité contre un nombre de plus en plus grand d'autres maladies parasitaires", a expliqué le jury.
Tu Youyou, 84 ans, qui était depuis longtemps pressentie pour recevoir le prix, a découvert un traitement particulièrement efficace contre le paludisme grâce à un extrait de la plante armoise annuelle (Artemisia annua).
Elle est la 12è femme à être récompensée par le Nobel de médecine depuis la création du prix en 1901.
Les trois lauréats succèdent à l'Américano-Britannique John O'Keefe et à un couple de Norvégiens, May-Britt et Edvard Moser, primés en 2014 pour leurs travaux sur le "GPS interne" du cerveau éclairant la survenance de la maladie d'Alzheimer.
Le prix de médecine est le premier de la saison des Nobel 2015. Il sera suivi de ceux de physique mardi, de chimie mercredi, de littérature jeudi et de la paix vendredi à Oslo. La saison s'achève le 12 octobre avec le prix d'économie.

Chaque prix Nobel est doté de huit millions de couronnes suédoises (près de 855.000 euros), à partager entre lauréats s'il y en a plusieurs.




Un Nobel pour les médecines tropicales

Le jury suédois a distingué des travaux qui ont contribué à lutter contre des maladies parasitaires, parmi lesquelles le paludisme
«Ces prix Nobel, c'est la récompense des deux grands succès de ces quarante dernières années en médecine tropicale.» Bernard Pécoul, directeur de la fondation DNDi (acronyme anglais pour Initiative pour les médicaments contre les maladies négligées), est satisfait du cru 2015 des prix Nobel de médecine et physiologie. Et il n'est pas le seul : Médecins sans frontières salue un «choix génial», le monde scientifique approuve dans son immense majorité.
Car le comité Nobel met cette année à l'honneur les travaux pionniers ayant abouti à la mise à disposition de traitements efficaces et bon marché contre des maladies parasitaires. La distinction est, comme c'est régulièrement le cas, partagée en deux volets. La première moitié est attribuée à l'Irlandais William Campbell de l'Université Drew dans le New Jersey, ainsi qu'au Japonais Satoshi Omura, de l'Université Kitasato à Tokyo. Leurs recherches ont permis de découvrir et de développer des médicaments à base d'avermectine, très utiles pour lutter contre les maladies liées aux vers parasitaires. Quant à la seconde moitié, c'est la Chinoise Tu Youyou, de l'Académie des sciences médicales chinoises, qui en bénéficie. Le jury prime sa découverte d'une molécule, l'artémisinine, utilisée pour combattre le paludisme.

Remède ancestral

Est-il encore nécessaire de présenter cette maladie (encore appelée malaria), qui frappe 300 millions de personnes chaque année et en tue 650000 dans le même temps ? Transmise par les piqûres de moustiques, elle est provoquée par un parasite, le plasmodium, qui s'attaque aux globules rouges et provoque de terribles fièvres, voire des lésions cérébrales parfois fatales.
Historiquement, des remèdes à base de quinine étaient administrés aux malades. «Mais on a assisté à une émergence de la résistance du parasite en Asie du sud-est dans les années 1980, résistance qui a gagné les autres continents dix ans plus tard», raconte Bernard Pécoul. Face à l'accroissement de la mortalité qui s'en est suivi, les autorités sanitaires ont recommandé les traitements à base d'artémisinine, la molécule découverte par Tu Youyou à la fin des années 1970. Depuis 2000 ans, médecins et apothicaires chinois soignent les fièvres et le paludisme grâce à des décoctions de feuilles d'un petit arbuste, l'armoise annuelle ou Artemisia annua. «Le traitement n'a donc rien de très nouveau, explique Blaise Genton, chef du Centre de vaccination et médecine des voyages à la Policlinique médicale universitaire (PMU) à Lausanne. Mais Tu Youyou l'a formalisé et optimisé». Se plongeant dans les traités de médecine chinoise ancestrale, la biochimiste a fidèlement reproduit les préparations pharmaceutiques afin d'obtenir des centaines d'extraits végétaux. Un beau jour, bingo ! L'un de ces extraits améliore considérablement l'état de santé de souris malades. Ne lui reste alors plus qu'à isoler le principe actif:l'artémisinine était née. Son importance se résume simplement: la totalité des traitements anti-paludisme actuels sont des dérivés de cette molécule. Grâce à elle, le paludisme recule à nouveau, même si des résistances commencent à émerger en Asie.

Vers parasitaires

La deuxième moitié du prix renvoie à un autre succès de la médecine tropicale: le combat contre les maladies provoquées par des vers parasitaires, parmi lesquelles l'onchocercose (ou cécité des rivières) et la filariose lymphatique, qui provoque des oedèmes géants au niveau des jambes et des testicules. C'est le microbiologiste Satoshi Omura qui a le premier découvert chez un genre de bactéries, les Streptomyces, certaines propriétés anti-parasitaires dont il espérait qu'on découvrirait plus tard quelque application thérapeutique. William Campbell a exaucé ce vœu. Etudiant des bactéries sélectionnées par Satoshi Omura, le biologiste irlandais remarque dans les années 1980 que l'une des espèces, Streptomyces avermitilis, est particulièrement efficace pour repousser les infections parasitaires chez l'animal. Il décide alors d'isoler le principe actif à l'oeuvre chez ces micro organismes et le nomme avermectine, substance qui sera par la suite améliorée par les laboratoires Merck et nommée ivermectine. Ayant réalisé d'énormes profits pour les traitements des animaux, le laboratoire américain a annoncé en 1987 qu'il fournirait gratuitement l’ivermectine pour le traitement humain aussi longtemps que cela serait nécessaire. «La lutte contre ces maladies négligées a complètement changé grâce à ces travaux, souligne le directeur de l'Institut tropical et de santé publique suisse Jürg Utzinger. Grâce à ces médicaments mis à disposition gratuitement, nous avons pu faire reculer de manière spectaculaire ces maladies extrêmement handicapantes et stigmatisantes».
Pour Blaise Genton, ce Nobel pour Tu Youyou est «une excellente chose pour les médecines non occidentales, que nous avons tendance à considérer avec suspicion». Quant à Bernard Pécoul, il y voit un Nobel récompensant les «médecines basées sur des produits naturels qui ont fait leur preuves». Mais le médecin rappelle que «ces deux succès sont aussi deux exceptions. La plupart des maladies tropicales n'intéressent ni les laboratoires, ni les investissements publics. Espérons que ce prix Nobel fasse évoluer les choses.»
http://www.letemps.ch/sciences/2015/10/05/un-nobel-medecines-tropicales